Au téléphone il m'a demandé tout de suite "Vous avez du temps ? " et comme je lui répondais oui, il me dit du tac au tac qu'il m'organisait une visite de 13h à 18h. 
Crédit photo : Thierry Pétriacq
L'homme s'occupe des plus démunis depuis toujours. Il me lance sans détours 3 vérités, qui depuis, résonnent :
- Plus vous créerez de l'offre, plus vous aurez de demande.
- Une bonne politique ne peut naître que de la qualité de sa traduction sociale.
- Il est absolument indispensable que l'envie de celui ou de celle dont vous vous occupez existe, se formalise, grandisse.
Le ton est direct. Aucune complainte, aucune réclamation, rien du registre de l'expert associatif donneur de leçons.
Nous échangeons à bâtons rompus d'un lieu à un autre avec un retour débriefing entre chaque destination dans une fourgonnette dont le coffre est un trésor de vie.
Toujours dans le calme avec un ton pédagogique : sobriété des mots, clarté du raisonnement, précision de l'expertise.
Je découvre deux maisons relais : sorte de pension de familles accueillant des personnes dont la rue fut leur maison pendant une dizaine d'années. Ils ne pouvaient plus le grand foyer d'accueil, ils sont usés jusqu'à la corde mais assez forts pour vivre seuls dans une sorte de mini studio.
Il y a des parties communes. L'endroit accueillant semble idyllique. Mais le directeur parle très vite de décompensation : après la rue, cette stabilité, ces murs, ce silence, la nourriture à portée de bouche, le jardin à portée de culture, tout cela est angoissant.
Il sont 17 pensionnaires. Il insiste pour dire que c'est expérimental, plus tard il dira que dans certains cas, 17 c'est beaucoup trop.
On visitera une autre pension, près de la gare où l'on fait de l'auto-réhabilitation, un centre où l'on vit 100 jours pour réaliser un projet, un CHRS.
Un mot sur ce centre d'hébergement d'urgence. Remplie d'émotion jusqu'aux tréfonds des yeux et du coeur, je rentre dans cet énième lieu d'accueil. Nous y croisons un homme titubant en chaussons, il est 17h00. Le directeur le salue, il les connaît tous. "Comment ça va, monsieur ?"
"Comme un papa dans 3 semaines". Je suis scotchée dans le couloir, bouche ouverte, atterrée tant de la nouvelle que de mon comportement pavlovien à cette annonce.
Bien sûr que les situations sont violentes, choquantes, mais cet homme a de l'émotion derrière cette addiction. Il a eu envie d'être père et s'y prépare à sa façon probablement.
La directrice du lieu, une jeune femme de 40 ans, m'explique leur travail avec ce couple atypique : parler de ce projet d'enfant, de la nécessité de sevrer après l'accouchement le bébé, puis de tenter de créer un lien mère enfant dans un hôpital spécialisé, commencer à débattre de la capacité ou non de s'en occuper, bref nourrir des débats, ne pas imposer, permettre d'accueillir la possibilité de se séparer...Je pars l'esprit ravagé, le ventre étranglé.
Dernière histoire avant de regagner la fourgonette chaleureuse comme un sas de décompression, celle de cette sublime femme de l'est, sourde de trop de toxicomanie enceinte d'un homme dont on se sait s'il l'aime. Son récent passé de femme de joie ne se voit pas sur ce visage magnifique. Elle veut cet enfant et le directeur de l'association de me souffler comme s'il avait deviné mon évidente pensée catholique que je taisais pourtant : "Et pourquoi elle n'y arriverait pas ?"
Ce directeur me montre que ces hommes et ces femmes que l'on croit abandonés ne le sont pas, que son job et celui de centaines de travailleurs sociaux c'est de nourrir leur envie de projet, leur permettre sans jugement de trouver un rythme, une douceur dans le chaos, le fil d'ariane celui que nous croyons, nous, ne pas avoir lâché et auquel nous avons eu la chance inouïe dès la naissance d'être reliés.