Le regard bleu trottine, cherchant avec l’épaule à capturer un autre corps et à poursuivre ensemble une déambulation épuisante.


Ce regard bleu intense qui claudique, c’est celui de Marthe, son épaule a pris la mienne, ce mardi là, tandis que je visitais son lieu de vie, un EPAHD ( établissement pour personnes âgées hospitalisées).

79 résidents sont accompagnés comme Marthe dans ce bâtiment/oiseau, posé au milieu d’un parc. Selon l’aile dans laquelle il niche, le chemin de vie qui reste à parcourir pour chaque locataire est plus ou moins court, médical, et questionnant.

Le cinquième risque : celui dont on parle trop peu encore qui s’anticipe douloureusement, un tabou chiffré, celui de la dépendance …de sa prise en charge

On vit plus vieux…en vie mais dépendants, parfois déments.
En France, un million de nos compatriotes souffrent d’Alzeimer. Marthe compte parmi ceux là.

Son regard bleu intense perdu on ne sait où me parle : quelques mots sensés entrecoupés de la même syllabe "po" et j'entends: " bientôt popopopopopopo….maison popopopopopo…. »

Elle attend, plus jamais assise, toujours en fuite, en mouvement, tant pis si elle tombe, se casse, a mal…. « popopopopopo…..voiture…..popopopo »

Je venais en tant qu’administrateur du CCAS visiter et connaître ce que je ne vois que sur des dossiers papier d’habitude.

Là, prisonnière volontaire de ce regard, je suis une petite fille démunie, les yeux embués. Je venais le pas alerte, affairée à mille détails…je m’arrête net ! Au milieu d’une salle retranchée où l’heure de la mort est imminente.

Les responsabilités d’administrateur reviennent au galop : on parle de l’équipe courageuse, des activités proposées, de l’accompagnement des familles, du projet de vie de chaque résident….

Quand même, ils meurent trop vieux, trop abîmés, trop loin de ce qu’ils furent jadis…Je pense à mes grands parents, je pense aussi aux débats autour de l’acharnement thérapeutique…

Le cinquième risque impacte la société, questionne tous les secteurs : celui du logement évidemment, du logement accompagné.

Je remonte dans l’auto, l’âme guerrière : le regard bleu de Marthe sera désormais l’un des marqueurs de mes dossiers…nos épaules se retrouveront.

Je suis tellement heureuse d’être élue au logement pour parler de ce regard là, et travailler pour qu’il soit pris en compte ….pour que ces émotions nouvelles qui ont encore noyé mes yeux nourrissent mes actions et ma détermination à les conduire.