Pour ce faire, Michel Serres évoque quelques phénomènes extra-ordinaires survenus dans ces dernières décennies :

- nous avons changé radicalement notre rapport au Monde. En une génération, dans les pays occidentaux, le monde agricole est passé de 70% à 2% de la population, formidable rupture par rapport à la Terre.

- le paysage humain s’est transformé : depuis 1817, l’espérance de vie a doublé (de 38 à 80 ans en France - INSEE). Tout le modèle social de la Famille, la Transmission et le rapport au Temps ont changé, rendant caduques nos lois et nos usages : devoir s’occuper plus de 20 ans après avoir cessé de travailler, hériter à 60 ans et plus (alors qu’on héritait de ses parents à 20 ou 30 ans), se marier pour quelques années ou quelques décennies...  (cf Balzac “La femme de trente ans”)

- nous avons changé notre rapport aux Autres. Entre la naissance de ma maman et ses 80 ans, nous sommes passés de 2 à 6,5 milliards d’humains sur la planète.

- nous avons changé de structure sociale et politique. Durant des siècles, en tous points de la planète -à quelques variations près- la partition de la société s’est faite en trois grandes “castes” (l’armée, la religion, les travailleurs)... qui n’ont plus de sens aujourd’hui

.- nous avons changé notre rapport au corps : nous ne souffrons plus. Et de citer les habits qui cachaient les souffrances du corps, la laideur quotidienne et  Louis XIV lui-même qui hurlait de douleur plusieurs heures par jour durant son règne... comparé aux corps nus sur la plage aujourd’hui et à la quête du “bien-être”, la “santé” étant acquise (tout au moins dans nos civilisations). Le professeur Leriche proposait : « La santé, c’est la vie dans le silence des organes », Michel Serres l’accompagne avec « Le bien-être, c’est la musique des organes ».

- nous avons changé d’espace avec l’arrivée des nouvelles technologies. Nous sommes dans un espace de voisinage, tous connectés... le connectif s’est substitué au collectif.

- nous avons changé notre rapport à la Vie avec la Bombe...Ces quelques axes d’évolution, accélérés de manière inimaginable depuis une génération n’ont pas d’équivalent dans l’Histoire... tandis que nos Systèmes n’ont pas évolué. La démonstration est évidente : l’Histoire est hors-jeu. Toutes nos institutions (hôpitaux, université, famille, politique, droit...) ont continué comme si rien ne s’était passé et rien n’est plus dangereux que cet écart-là : c’est en cela que nous vivons une Crise sans précédent.

Fort de ce constat, Michel Serres revient sur quelques pistes, véritable plaidoyer écologique :

- pendant des siècles, il y avait énormément de choses qui ne dépendaient pas de nous et bien peu qui dépendaient de nous. Nous avions fort peu de marge de manœuvre.A compter du 17e, la tendance s’inverse, les “savants” mettent en marche le “progrès” et très vite il y a beaucoup plus de choses qui dépendent de nous et bien peu qui n’en dépendent pas.Aujourd’hui, troisième étape, nous dépendons désormais des choses qui dépendent de nous, témoins les changements climatiques (“dont seul Claude Alègre refuse de nous croire responsable” :-)

- au fil des temps, il y a toujours eu des divergences et des polémiques, des avis contraires et des théories qui s’affrontent. Là, non. Tous les savants ont aujourd’hui une seule voix, astronomes ou médecins, climatologues ou biologistes... ils crient tous à l’unisson : «le Monde se venge de ce que nous l’avons oublié ».

- revenant sur son livre de 1987 “le contrat naturel”, Michel Serres dénonce “le jeu à deux” auquel nous nous livrons tous, pays producteurs / consommateurs de pétrole, populations obèses / affamées, actionnaires / salariés, pays “développés” / “en voie de développement”, pollueurs / “écolos”, peuples gaspilleurs / pauvres, producteurs de vin rosé / Commission européenne...

 

A l’instar du tableau de Goya “Duel à coups de gourdin", nous nous écharpons dans de vains combats tandis qu’à chaque coup de gourdin, l’un et l’autre, nous enfonçons dans les sables mouvants. Ces sables mouvants, c’est notre Monde, justement, que nous n’intégrons pas dans nos réflexions ni nos décisions. Pêcheurs espagnols / pêcheurs français, eaux territoriales, quotas de pêche, réglementations européennes... le débat fait rage tandis que nous oublions tout simplement qu’il y a une chute dramatique et vertigineuse du patrimoine piscicole mondial : « Mais qui parle au nom des poissons ? ».

- Rappelant qu’il avait proposé d’accorder à la nature le statut de “sujet de droits”, Michel Serres propose de l’élargir aux possibles, aux choses à venir. Ainsi faudrait-il une nouvelle appellation pour une nouvelle institution, la « WAFEL » (Water, Air, Fire, Earth, Live), qui permettrait dans les débats, les décisions et les sujets de la politique de faire place à tous les vivants comme à ces véritables sujets de droits évoqués plus haut, inviolables du fait même de leur fragilité spécifique, mais aussi de leur utilité générale. C’est à un nouveau contrat social (pactiser entre nous pour sauvegarder le monde), et naturel tout à la fois (faire la paix avec le monde afin de nous sauver) que Michel Serres nous convie, ne doutant pas que « parmi les gémissements formidables de la parturition, une ère nouvelle s’annonçât ».

 

En conclusion, Michel Serres voit comme sortie de la Crise un nécessaire « forçage énorme de la nouveauté ».

 

Ma conclusion personnelle, je la trouverai deux jours après (oui, je sais, je suis lent). Michel Serres dans cette conférence “Remarques sur la crise” a construit son intervention en deux parties : l’une où il démontre qu’il y a Crise (mais pas une petite crise économique comme celle que nous vivons aujourd’hui, plutôt un vaste tsunami venu du fond des âges qui fait se métamorphoser le Monde en quelques décennies), la deuxième où il nous parle du Contrat naturel, thème qu’il a déjà développé il y a 20 ans.

 

Sa conclusion sur la Nouveauté m’interpelle alors : il a finalement démontré que TOUS les schémas politiques, économiques, sociaux, religieux... étaient caduques, que l’on était allé trop loin.

Alain Juppé a du entendre la même chose que moi puisqu’après quelques interventions de l’assistance il lui pose une question sur la Décroissance !

La réponse de Michel Serres est claire, elle vient par bribes  :

- un Corps trop grand s’étouffe de lui-même. Toutes les civilisations (cf Oswald Spengler) sont mortes de leur croissance, « les romains sont morts de leur grandeur ». Et de citer (je biche !) mes premières lectures lucides : “Small is beautiful” de E.F Schumacher, une société à la mesure de l’homme (1979).

 - l’Individu a un rôle énorme à jouer. L’individu responsable de ses gestes, conscient de son rôle, acteur éclairé... l’individu qui renverse la “présomption de connaissance” et remet en question, sollicite, critique les savants et les “décideurs”... L’individu avec sa carte bleue et ses réseaux d’informations accessibles... le “Just do it” de Nike. Je trouve la formule de Gandhi plus élégante pour ma part : “Soyez le changement que vous voulez voir dans le Monde”.

- l’Education et la Culture, la Créativité en général, sont les seuls moteurs capables de nous “sortir de la Crise” et provoquer cet indispensable « forçage énorme de la nouveauté ». “On aurait mis en place un système pour que chaque étudiant européen passe obligatoirement une année de fac à Rome puis une autre année à Copenhague puis une autre à Berlin... l’Europe serait faite depuis longtemps” ! Jean Monnet n’a jamais dit “Si c’était à refaire je commencerais par la Culture” mais...Décroissance, renforcement de l’Education et la Culture, encouragement systématique de la Créativité... voilà de bien jolis phares pour ceux qui tiennent le gouvernail... c’est à dire un peu nous tous, non ?

Olivier Demangeat

20 juin 2009