"Ne te trompe pas, ne soie pas expert, tu dois donner l'intention politique et veiller à son respect, laisse à l'administration le soin de la mise en oeuvre."
C'est probablement le 1er conseil que l'on m'ait donné dès les premiers jours suivant l'élection. Conseil qui semblait bien intentionné, certainement utile, puisqu'asséné avec autant de conviction, dans une sorte d'urgence revendiquée...

Conseil me mettant malgré tout au coeur d'une schizophrénie anxyogène. Je suis élue à la ville de Bordeaux mais fonctionnaire à la Communauté urbaine de Bordeaux dont le 1er vice président est donc mon maire ! ! Expert d'un côté, porteur d'une volonté politique de l'autre ! Les deux attitudes entremêlées chaque jour : un challenge intellectuel et émotionnel assez étrange.

A la Cub, j'ai toujours considéré qu'il était normal de préparer pour les élus des dossiers clairs, objectifs. Faire des états des lieux, montrer les axes de progression, les dangers et les perspectives. Donner son sentiment, conseil voire intuition mais montrer l'éventail des possibilités et laisser l'élu décider avec les données techniques d'expert mais aussi avec les données personnelles, les contextes personnels, bref les informations dont l'expert n'a ni à connaître l'existence ni à vérifier la légitimité.

A la ville, je suis élue au logement. Etonnant à quel point le logement, prolongement de soi semble être un sujet simple. "Le logement est l'estime de soi" m'a t'on dit récemment...Alors qu'il s'avère que la chaîne du logement : construction, attribution, rénovation, démolition est d'une complexité technique inouïe.

L'élu doit il être un expert ? Cette question se pose t'elle avec autant d'aquité pour tous les domaines ? Voyons un cas concret...

Je suis élue depuis 3 semaines, la ville soutient un dispositif : la GRl (garantie des risques locatifs). Je dois me rendre à une réunion dans laquelle une centaine d'assureurs échangent sur les modalités de mise en oeuvre de ce dispositif. J'arrive dans une salle comble et je dois verbaliser l'enthousiasme de la ville sur ce dispositif qui a fait l'objet d'une délibération. Je me soumets à l'exercice : les participants en tirent une satisfaction visible...mais je suis perplexe.

N'oublions pas. J'ai fait campagne pour la construction de 10 000 logements à Bordeaux dont 3 500 logements sociaux. Il y a un océan de technicité entre nos engagements et cette 1ère réunion : des bailleurs, des promoteurs, l'Etat, la Cub, le CG, le CR, les architectes, le milieu du BTP. Le vocabulaire du logement est spatial : PT2 majoré, PLS, PLAI, ANAH, ANRU, pass foncier, ORU, PNRQAD... Pas une seule réunion avec quiconque sans que cette pluie de notions techniques ne s'abatte sur vous.

L'élu porteur d'une volonté politique, donc ?

Imaginez les rendez-vous avec les bailleurs : je leur demande comment se passe les relations avec la ville, les axes de progression.

Réponses en cascade. "Nous aurions besoin de ce terrain, mais au PLU on a que du R+2"; "la contre-allée derrière doit être à x mètres de la voierie, comme on doit faire 20 logements PLAI avec les contraintes environnementales" ... "et comme le projet de loi de Christine Boutin qui prévoit l'extension du pass foncier au collectif n'est pas acté..."

Quid de notre intention, alors ?? Il est incontournable de connaître les interlocuteurs, le vocabulaire, de décoder la technicité pour appréhender la vérité, celle que l'on vous présente en l'orientant, celle que l'on vous dissimule, ou encore celle que l'on vous simplifie.

A vous ensuite d'en faire la synthèse pour maintenir notre intention politique et trouver ce juste équilibre entre la confirmation de nos promesses électorales et leur faisabilité technique eu égard à de nouveaux éléments tels que la crise, pour ne citer qu'elle.

Pour moi donc, il n'y a aucun doute. L'élu doit décoder l'expertise de ceux qui l'accompagnent dans ses prises de décision, en tout cas, l'élu doit se doter des moyens d'appréhender cette expertise, de la juger et de s'en dégager si nécessaire.

Là aussi, c'est un juste équilibre, une vigilance besogneuse. Ne rien lâcher et se donner les moyens le plus rapidement possible (un mandat c'est très court) d'être entendu comme une personne qualifiée, déterminée et capable de débattre.

Avant donc et parallèlement à la réponse qu'il doit donner à ses concitoyens notamment sur le logement (sujet d'urgence) l'élu doit gagner la reconnaissance des professionnels du milieu dans lequel il doit assumer ses responsabilités électives.